Le doudou, bien plus qu’un jouet : rencontre avec Constance de Ferrières

Pourquoi les enfants s’attachent-ils tant à leur doudou ? Quel rôle joue-t-il dans leur développement, leur sécurité affective et leur imaginaire ? Et que peut représenter une poupée à l’effigie de la Vierge Marie pour un enfant qui grandit dans une famille chrétienne ?
Nous avons posé ces questions à Constance, thérapeute psycho-somatothérapeute, spécialisée en hypnose, art-thérapie et systémie. Elle nous éclaire sur la place des doudous et des poupées dans la vie des enfants, et sur la manière dont les petits objets du quotidien peuvent aussi contribuer à transmettre ce qui nous est précieux.
Pour commencer : qui est Constance ?
Geneviève : Bonjour Constance ! Pour commencer, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous raconter votre parcours ?
Constance : Le métier de thérapeute est une reconversion dans mon parcours professionnel. C’est un choix du cœur, qui correspond à l’intérêt que je porte depuis plusieurs années au fonctionnement psychologique de l’être humain.
Après un début de carrière dans le domaine de la communication, j’ai repris plusieurs années d’études pour me former à l’accompagnement thérapeutique.
Geneviève : Vous accompagnez des enfants, des adolescents et des adultes. Dans votre expérience, quelle place occupent les objets auxquels les enfants s’attachent, comme les doudous ou les poupées ?
Constance : Les doudous et les poupées occupent une place importante dans le développement de l’enfant. Ils ne jouent toutefois pas le même rôle et n’interviennent pas nécessairement au même âge.
Dans le cadre de la thérapie, la manière dont un enfant se comporte avec l’un ou l’autre peut nous donner des indications sur son sentiment de sécurité ou, au contraire, sur des besoins qu’il peut être utile de comprendre et d’accompagner.
À quoi sert le doudou dans le développement de l’enfant ?
Geneviève : Une question toute simple pour commencer : à quoi sert un doudou, au fond ? Pourquoi certains enfants s’y attachent-ils autant ?
Constance : C’est le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott qui a développé, dans les années 1950, le concept d’« objet transitionnel » pour désigner notamment le doudou.
Entre 6 et 9 mois environ, l’enfant commence progressivement à prendre conscience qu’il est une personne distincte de sa mère. Il peut alors s’attacher à un objet qui l’aide à vivre les moments de séparation, notamment au moment de la sieste ou du coucher.
Selon son tempérament et son histoire, l’enfant développera un attachement plus ou moins important à cet objet. Son vécu depuis la grossesse, ses premières expériences et les séparations qu’il a pu connaître peuvent notamment entrer en jeu.
Un relais rassurant dans les moments de chagrin
Geneviève : Quand les enfants ont un petit chagrin, les parents ont souvent le réflexe de leur donner tout de suite leur doudou pour les rassurer. Est-ce une bonne chose ? Quel rôle cet objet peut-il jouer lorsque l’enfant traverse une émotion difficile ?
Constance : Lorsqu’un enfant ressent du chagrin, il a évidemment besoin d’être consolé. Le câlin de son papa ou de sa maman reste une réponse essentielle à ce besoin.
Mais l’enfant sait aussi que ce câlin prendra fin. Il peut alors trouver dans son doudou un relais rassurant, qu’il pourra garder auprès de lui aussi longtemps qu’il en ressentira le besoin.
Il me semble donc tout à fait adapté de lui proposer son doudou lorsque le câlin avec son parent se termine. L’enfant pourra alors sentir s’il en a besoin ou non.
Faut-il laisser l’enfant choisir son doudou ?
Geneviève : Les parents peuvent-ils intervenir dans le choix du doudou, ou vaut-il mieux laisser l’enfant choisir librement ?
Constance : Je suis plutôt partisane de laisser l’enfant s’attacher spontanément à tel ou tel doudou. Il est le mieux placé pour sentir celui qui lui convient.
Certains préféreront une matière ou un aspect particulier, tandis que d’autres n’y seront pas sensibles. Il ne s’agit évidemment pas d’emmener un enfant dans un magasin pour lui demander de choisir son doudou ! Mais si plusieurs doudous lui ont été offerts, on peut les laisser à sa disposition, par exemple dans son lit, afin qu’il puisse naturellement développer une préférence.
Et si un enfant n’a pas de doudou ?
Geneviève : Et si un enfant n’a pas de doudou, est-ce inquiétant ? Je vous avoue que mes enfants ne sont pas très doudous… mais avec nos nouvelles poupées Marie, j’ai terriblement envie de leur en glisser une dans les bras et de les voir s’endormir avec !
Constance : Certains enfants n’ont effectivement pas de doudou, et il n’y a rien d’inquiétant à cela. Chacun trouve sa propre manière de se rassurer. Parfois, le pouce suffit ; parfois, l’enfant n’éprouve tout simplement pas le besoin d’avoir un objet particulier.
Chaque être humain est unique, et ses besoins le sont également.
Plutôt que de glisser systématiquement la poupée Marie dans les bras de vos enfants, vous pouvez tout simplement lui faire une place parmi leurs autres doudous et leurs poupées. Peut-être finiront-ils par la choisir spontanément !
Sommeil et séparation : quelle place pour le doudou ?
Geneviève : Dans votre accompagnement des parents, rencontrez-vous des questions autour du sommeil, de la séparation ou du besoin de réassurance ? Le doudou peut-il avoir une place dans ces moments-là ?
Constance : Les difficultés de sommeil liées à un besoin de réassurance sont un motif de consultation fréquent chez les jeunes enfants.
Le doudou peut alors jouer un rôle précieux, notamment lors d’une période de transition : par exemple, lorsque l’enfant commence à dormir dans sa propre chambre ou lorsqu’il arrête la tétine.
Dans ce cas, je conseille d’avoir le doudou en plusieurs exemplaires, afin de pouvoir en utiliser un pendant qu’un autre est lavé, ou de pouvoir le remplacer en cas d’oubli ou de perte.
La poupée : un compagnon pour explorer son monde intérieur
Geneviève : Pourquoi les enfants aiment-ils parfois parler à leur doudou, lui raconter leurs petits secrets ou lui faire des câlins ? Qu’est-ce que cela nous apprend sur leur monde intérieur ?
Constance : Pour l’enfant, un doudou qui représente un animal, un bébé ou un personnage est bien plus qu’un simple objet. Il devient un compagnon à part entière de son quotidien, rassurant et fidèle.
En lui parlant, l’enfant lui donne toujours plus de réalité et de vie. Cette capacité à animer les objets et à créer des mondes imaginaires témoigne de la richesse de son univers intérieur.
L’enfant peut ainsi reproduire des situations qu’il a vécues ou observées dans l’univers qu’il se crée. Son monde intérieur se construit à partir de tout ce qu’il entend, voit et ressent. C’est pourquoi il est important de veiller à la qualité de son environnement : les histoires qu’on lui raconte, les dessins animés et les films qu’il regarde, mais aussi les relations qu’il entretient avec les autres.
Le jeu et la créativité pour exprimer les émotions
Geneviève : Dans votre pratique de l’art-thérapie, quelle place accordez-vous au jeu, à la créativité et à l’imaginaire dans l’expression des émotions, notamment chez les enfants ?
Constance : Dans le cadre de mes accompagnements, j’accorde une place importante à la prise de conscience des émotions et à leur verbalisation.
Les émotions influencent nos attitudes et nos comportements. Lorsqu’elles ne sont ni comprises ni exprimées, il devient plus difficile d’adapter nos réactions à ce que nous vivons.
J’utilise notamment des petits personnages pour raconter des histoires et inviter l’enfant à s’interroger sur les émotions ressenties par les protagonistes, tout en manipulant les personnages. Je peux également retracer avec lui son histoire de vie à l’aide de cartes représentant les émotions, pour l’aider à comprendre ce qu’il a pu ressentir à différents moments.
Ce sont des outils que j’utilise depuis longtemps et qui donnent de beaux résultats dans mon accompagnement.

Une poupée Marie : quelle place dans l’univers de l’enfant ?
Geneviève : J’ai l’impression que les objets de l’enfance à connotation spirituelle sont de plus en plus visibles aujourd’hui. Comment expliquez-vous que des parents aient envie de proposer à leurs enfants des objets qui font aussi une place à leur foi ?
Constance : Pour les familles croyantes, la religion représente une valeur qu’elles souhaitent transmettre à leurs enfants, parce qu’elles considèrent qu’elle peut être un chemin de bonheur.
Elles vont donc lui donner une place dans leur quotidien, à travers la pratique religieuse, mais aussi par la présence d’objets à connotation spirituelle dans la maison, comme une croix ou une icône, ou portés par les membres de la famille, comme une médaille de baptême.
L’enfant grandit ainsi dans un environnement où la foi est présente et peut naturellement l’intégrer à sa vie. En grandissant, il sera amené à questionner sa foi et à faire ses propres choix, à la lumière de ce qu’il aura reçu et de ce qu’il est.
Un compagnon de jeu qui fait une place à la foi
Geneviève : Chez Caladia, nous venons de lancer nos poupées Marie : des poupées de chiffon toutes douces, représentant Notre-Dame de Lourdes et Notre-Dame de Fatima. Nous avions envie de proposer aux enfants un objet qui fasse une place à la foi dans leur quotidien, tout en restant un compagnon de jeu. Que vous inspire cette démarche ?
Constance : Les figures religieuses peuvent parfois paraître un peu inaccessibles aux enfants, éloignées de ce qu’ils vivent ou trop abstraites.
Associer une dimension religieuse à un objet aussi familier qu’une poupée me semble être une manière intéressante de rendre cette réalité plus accessible. C’est une façon de faire découvrir la religion aux plus petits en passant d’abord par ce à quoi ils sont particulièrement réceptifs : la dimension sensorielle, notamment la vue et le toucher.
Présenter Marie sans imposer une manière de jouer
Geneviève : Pour un enfant qui grandit dans une famille chrétienne, est-ce que le fait d’avoir une poupée représentant Marie peut nourrir son imaginaire d’une manière particulière ? Comment les parents peuvent-ils lui présenter cette poupée sans imposer une façon de jouer, de prier ou de vivre sa foi ?
Constance : Notre-Dame de Lourdes et Notre-Dame de Fatima sont deux figures mariales associées à des histoires dans lesquelles des enfants occupent une place importante.
Ces histoires méritent d’être racontées à l’enfant qui reçoit la poupée, afin qu’il puisse découvrir leur dimension symbolique et nourrir son imaginaire.
Il est toutefois important de distinguer la poupée, qui est un objet de jeu, d’un objet de culte. Cette distinction doit être claire pour éviter toute confusion.
Transmettre l’essentiel dans les petites choses du quotidien
Geneviève : Dans nos vies de parents, nous cherchons souvent de grandes façons de transmettre ce qui nous est précieux. Mais cela passe aussi par de petites choses : une histoire racontée le soir, un moment de tendresse, un objet que l’enfant aime garder près de lui. Que vous inspire cette manière de transmettre, tout simplement, dans les petites choses de la vie quotidienne ?
Constance : Un enfant se construit à partir de ce que ses parents lui transmettent par leurs paroles, mais aussi à travers ses expériences sensorielles et émotionnelles.
Ce ne sont pas toujours les grands discours qui permettent d’intégrer les choses. Ce que l’enfant vit au quotidien, à travers son environnement, ancre en lui de nombreuses informations qui contribuent à sa construction.
Geneviève : Un enfant peut-il s’approprier un objet de manière très personnelle, en lui donnant une place particulière dans ses jeux, ses histoires ou ses petits rituels du quotidien ?
Constance : Il est fréquent de voir un jeune enfant garder avec lui une petite voiture pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines, avant de la délaisser au profit d’un autre objet.
Certains enfants fonctionnent de manière plus exclusive et peuvent s’attacher très particulièrement à un objet pendant un certain temps. Lorsqu’il s’agit d’un doudou, ce lien affectif peut être encore plus marqué.
Geneviève : Un grand merci Constance pour toutes ces précisions et ces réponses qui nous éclairent !